Revoir les deux soirées sur la laïcité

Les 8 et 10 juin ont été organisées par l’Église protestante unie de France, en visioconférence deux soirées de réflexion ouvertes à tous sur le thème « Quelle place pour la religion dans l’espace public ? »

« LA CLÉ EST SOUS LE PAILLASSON »

Prédication du Dimanche 13 Juin 2021, par M. Olivier RIEUSSET ( étudiant en théologie, M1)

Texte : Luc 13, 22-30

Quand nous étions enfants, avec mon grand frère, nous passions une bonne partie de nos week-ends et nos vacances avec les copains, au stade de foot du village, qui se trouvait à quelques centaines de mètres de notre maison. Un jour, nous étions seuls à la maison, et puis l’heure est venue de rejoindre notre terrain de jeu favori. Soucieux de ne pas laisser la maison ouverte, nous avons fermé consciencieusement la porte à clé. Et puis nous avons glissé discrètement la clé, comme il se doit, sous le paillasson, non sans avoir vérifié que nous n’étions surveillés ; puis nous avons scotché une grande feuille de papier sur la porte, sur la laquelle nous avions inscrit en grandes lettres majuscules, comme savent le faire les enfants :

« LA CLÉ EST SOUS LE PAILLASSON »

Et nous sommes partis, le cœur joyeux, l’esprit tranquille, fiers d’avoir fait preuve d’une telle ingéniosité, et surtout d’un sens des responsabilités rares, au vu de notre jeune âge !!

Cette anecdote croustillante (mais hélas, authentique !) en dit long sur la symbolique de la porte, et sur son ambigüité : d’un côté, la porte symbolise la sécurité (on est quand même plus tranquille quand elle est fermée, notamment la nuit ou quand on s’absente !) ; mais d’un autre côté, une porte fermée, ça fait aussi peur. Quand elle est fermée, on a peur d’être du mauvais côté. On a peur de trouver la porte fermée et d’avoir perdu les clés, on a peur de rester « enfermé dehors » ; à la porte, on a peur pour soi, ou bien on a peur pour les personnes qui nous sont proches, peur qu’elles ne trouvent pas la clé, qu’on aurait laissée dans un endroit improbable… Incontestablement, la porte est donc un objet aussi rassurant qu’inquiétant, elle est à la fois remède et poison.

Alors quand Jésus évoque une porte, on tend l’oreille. Et puis quelle porte ! C’est de la porte du Royaume de Dieu dont il nous parle ! On tend l’oreille, oui, car s’il y une porte que nous aimerions pouvoir ouvrir, c’est bien celle-là !

On tend l’oreille, mais dans le texte que nous venons d’entendre, on peut être déçu ou en tout cas interrogatifs, car voilà en effet une histoire qui pourrait nous déplaire :

  • Jésus semble suggérer une compétition acharnée, une lutte pour s’efforcer de passer par cette fameuse « porte étroite ».
  • Ensuite, Jésus indique que beaucoup chercheront à entrer, mais n’y arriveront pas (ou n’en seront pas capables) : on doit mesurer à quel point cette déclaration vient heurter assez brutalement nos bons sentiments. N’est-il pas plus confortable pour nous de penser qu’il y aura de la place pour tout le monde dans le Royaume de Dieu ?
  • Et puis, pour tout dire, la lecture de ce texte pourrait même susciter la peur d’être nous-mêmes condamnés, rejetés comme ces pauvres malheureux, ces damnés, exclus du Royaume, malgré leur apparente bonne volonté. C’est vrai qu’on ne voit pas très bien ce qu’ils ont fait de mal. Qu’ont-ils à se reprocher au juste, pour mériter un sort si triste ?

Voilà toutes les questions que ce texte suscite, toutes les peurs et les appréhensions qu’il pourrait attiser. Alors, puisqu’il est question du Royaume, on ne peut faire l’économie d’une lecture attentive et patiente de ce passage, en évitant, si l’on peut, quelques égarements.

  1. Le rejet des premiers, ceux qui ont vu et entendu Jésus avant tous les autres

Regardons d’abord cet échange étonnant et cruel entre le Maître de maison, qui vient de fermer la porte, et ses interlocuteurs, qui cherchent à se faire ouvrir.

Ils lui demandent d’ouvrir, mais il les repousse, et à deux reprises, il leur dit : « je ne sais pas d’où vous êtes ». C’est comme s’il leur disait : « je ne sais pas qui vous êtes. On se connaît ? ». Mais ils protestent, ils revendiquent, en lui disant : « mais si, tu nous connais, nous t’avons vu. Nous avons mangé et bu devant toi, et tu as enseigné sur nos places ! ». Mais le Maître ne cède pas, et il répète « je ne sais d’où vous êtes », et il ajoute : « écartez-vous de moi, vous tous, faiseurs d’injustice ».

Je voudrais qu’on s’arrête sur ces deux dernières répliques.

Les interlocuteurs du Maître de maison lui disent : « Nous avons mangé et bu devant toi, et tu as enseigné sur nos places » : ce qu’ils veulent dire c’est qu’ils connaissent Jésus, ils savent qui il est, et ils ont même eu l’occasion d’entendre son enseignement.

Jésus en effet est passé par là (l’introduction du texte indique qu’il « passait de villes en villages, justement en enseignant, pour se rendre à Jérusalem ») ; il est passé par là, et ils ont eu l’occasion de le voir, de l’entendre enseigner sur leurs places.

Oui, Jésus est passé par là, mais rien de plus ; Jésus n’a fait que passer dans leur vie ; ils peuvent dire qu’ils savent qui il est, mais il n’y a eu aucun effet, aucun impact dans leur vie. Car le texte nous l’indique ensuite : ils sont restés des « faiseurs d’injustice ». L’enseignement a été entendu, mais il n’a pas suscité l’effet dynamique escompté, cet effet qui consiste à se lever et à se mettre en marche à la suite de Jésus, à mettre en pratique son enseignement.

Au final, maintenant que la porte est fermée (ou en train de se fermer), les voilà qui viennent toquer à la porte. Ils veulent qu’on leur ouvre la porte du Royaume, au simple motif qu’ils ont vu Jésus passer dans leur village et qu’ils l’ont entendu enseigner !!

Ils ont vu Jésus, ils l’ont entendu, certes, mais ils ne sont pas devenus disciples, car ils sont restés spectateurs. Ils ont entendu, mais ils n’ont pas compris, ils sont restés à la porte de l’enseignement de Jésus, sans faire ce pas supplémentaire qui consiste à y entrer, à vivre cet enseignement, à le mettre en pratique, ou pourrait-on dire, à l’habiter, à lui donner chair.

Si l’on va jusqu’au bout de cette lecture, il faudrait ajouter une remarque importante : ces « quémandeurs de salut » ne sont pas seulement les juifs, les contemporains et les compatriotes de Jésus, ceux qui, en effet l’ont vu et entendu de leur vivant. Ce texte vise beaucoup plus large. Ces malheureux qui viennent tardivement toquer à la porte du Maître, et qui veulent lui forcer la main pour se faire inviter, ce sont plus largement tous ceux qui, aujourd’hui encore, restent à la porte de son enseignement.

Si on en restait là, notre lecture de ce texte serait quelque peu réductrice. C’est un peu gênant en effet de penser que l’on pourrait se faire ouvrir la porte du Royaume par une simple opération de séduction, laquelle consisterait à faire des actes de justice. Un esprit un peu mal tourné pourrait penser qu’il n’y a rien de plus facile : pour pouvoir entrer dans le Royaume, en somme, il suffirait de jouer au faiseur de justice ! Est-ce que cela n’ouvre pas la porte (si je puis me permettre) à un retour en force du salut par les œuvres ? N’y a-t-il pas alors le risque d’un nouveau braquage du Royaume de Dieu ? Notre première lecture de ce texte pose donc problème, car elle vient se heurter à cette conviction qui est à la base de notre foi protestante : la justification par la foi, et la foi seule (Sola fide).

  1. Pourquoi la porte est-elle étroite ?

Pour dépasser cette première lecture, je vous propose de déplacer notre regard, et nous intéresser de plus près à cette formule de la « porte étroite », expression que nous trouvons au début de notre texte.

Pourquoi donc cette porte est dite « étroite » ?

Pour bien comprendre cette image, il faut avoir à l’esprit ce que veut dire Jésus, dans le contexte qui était celui de son époque. Si la porte du Royaume est comparable à une porte étroite, c’est pour indiquer a contrario,qu’il ne s’agit pas d’une grande porte, comme étaient à cette époque-là les portes des villes. Les villes (et peut-être même certains villages) étaient ceinturées par des murailles, et on ne pouvait entrer que par une ou des grandes portes. On trouve des traces de ce genre d’architecture dans des cités ou des villages médiévaux.

  • Si la porte étroite est l’opposé d’une grande porte, comme celles des villes, c’est parce que c’est une petite porte, par laquelle on ne passe qu’un seul à la fois : l’idée est donc que ce qui est attendu, ce ne sont pas des bonnes œuvres, de bonnes actions, mais plutôt un engagement personnel.

Cela veut dire qu’on ne peut pas passer inaperçu, comme la foule qui franchit les portes d’une ville. On ne peut pas entrer dans le Royaume incognito, noyé dans la foule, ou porté par elle.

Cela veut dire que chacun est invité à s’avancer par soi-même.

Pour nous accueillir dans son Royaume, Dieu veut connaître chacun de nous en particulier. C’est pour cette raison que le Maître refuse d’ouvrir à ceux qu’il ne connait pas, en leur disant, à deux reprises : « je ne sais pas d’où vous êtes ».

La porte étroite, c’est donc une porte qui exige une personne, et une personne qui franchisse elle-même le seuil, sans attendre qu’on la porte, ou qu’on la pousse, et sans espérer y entrer dans l’anonymat d’une foule, d’un groupe, ou bien, si l’on va jusqu’au bout, dans l’anonymat d’une Église.

  • La deuxième raison qui peut expliquer pourquoi la porte du Royaume est étroite, c’est parce que l’étroitesse de cette porte représente, à mon sens, l’étroitesse du temps présent. Si le temps présent est étroit, c’est parce qu’il se rétrécit jusqu’à la dimension de l’instant. Dans le découpage et la mesure du temps, l’instant est cette valeur ultime, infime, tellement petite, tellement étroite qu’elle est imperceptible. Alors ce que nous dit Jésus, c’est que c’est à chaque instant qu’il faut entrer par cette porte. Et c’est ça qui est difficile et qui demande un effort : ne jamais rater l’occasion, être sans cesse vigilant. Ce qui exige une lutte et un effort de notre part, c’est donc de faire du Règne de Dieu notre existence présente, et à chaque instant. C’est pour ça que la porte du Royaume n’est pas un vaste portail, comme la porte d’une ville, ouverte et fermée à certaines heures bien définies, des heures d’ouverture que l’on peut connaître à l’avance, ce qui nous permettrait de programmer, de planifier notre arrivée.

Le Royaume de Dieu n’est pas non plus comparable à un restaurant (ou une Auberge). On ne programme pas d’y entrer en connaissant à l’avance les heure d’ouverture, et le nombre maximum de places (c’est-à-dire d’élus) ; on ne peut pas s’inscrire à l’avance, comme si on pouvait être sûr que l’on est bien attendu, et surtout que notre place soit retenue ! La porte étroite, cela veut dire qu’il y a urgence à franchir le seuil de la porte, dès maintenant, et à chaque instant de notre vie.

  • Une autre ligne de sens peut être dégagée : la porte étroite, cela veut dire aussi que si on est trop grand, on ne passera pas. C’est une image pour dire que l’entrée dans le Royaume suppose un dépouillement, un abaissement. Et c’est un vrai combat, une lutte contre nous-mêmes, car dans notre façon ordinaire de fonctionner, on cherche toujours à être plus grand, plus fort que ce que nous sommes. Mais la porte étroite, je dirais que c’est une invitation à déposer les armes, à déposer tout ce que nous cherchons à attraper pour nous faire plus grand que ce que nous sommes, c’est-à-dire accepter la petitesse, l’étroitesse de notre condition d’êtres humains. Une fois qu’on s’est débarrassé de tout ça, une fois qu’on a renoncé à nos rêves et nos illusions de grandeur, alors on est prêt à passer par cette porte étroite !
  • La porte est étroite, cela veut dire enfin que tout le monde ne pourra pas entrer. Jésus nous annonce même que beaucoup ne pourront pas entrer ; « beaucoup », c’est-à-dire le plus grand nombre !

Je voudrais pour terminer m’arrêter sur cette question du « grand nombre ».

Dans une période comme la nôtre, cette parole est particulièrement riche d’enseignement. Nous vivons en effet un moment de l’histoire de l’Église marqué par deux mouvements contradictoires :

  • D’un côté, dans les communautés et confessions traditionnelles, on voit les temples et les églises se vider. Ce qui me touche particulièrement, c’est de sentir souvent une forme de tristesse, une amertume face à cette situation vécue comme un déclin, et parfois même une angoisse (un peu sourde, non verbalisée) suscitée par la peur de mourir.
  • De l’autre, on voit fleurir de nouvelles églises un peu partout, de nouvelles dénominations (aux noms et aux convictions, il faut le dire, parfois improbables), et avec cette particularité d’une approche souvent centrée sur la croissance de l’église. Le phénomène de ce qu’on appelle les mega-chruch est assez symptomatique de cette ecclésiologie « entrepreneuriale ».

Alors cette parole sur la porte étroite peut non seulement nous apaiser, mais être pour nous une source de renouvellement de nos forces. Nous sommes peu nombreux en effet : eh bien n’en faisons pas un drame ! N’en faisons pas une cause d’amertume ou de chagrin ! On trouve un écho de cette idée chez le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer, quand il commente le passage parallèle de l’Évangile selon Matthieu, où il est question aussi de cette porte étroite. Dans le contexte de l’Allemagne des années 1930, avec la montée du nazisme, alors que de nombreux chrétiens (protestants comme catholiques) se pressent pour rejoindre les foules qui acclament leur tyran ; dans ce contexte si particulier, Bonhoeffer rappelle le sens de la « porte étroite » : si la porte est étroite, c’est parce que les disciples de Jésus doivent se méfier de l’attirance, de l’attraction que suscite le nombre, la foule. Ils ne doivent pas placer leur confiance dans le nombre, car le nombre n’est pas un critère, il n’a pas de valeur. Alors pour conclure, voici l’exhortation que Bonhoeffer adressait à ses élèves : « Ayez le courage d’être dans la minorité. Le courage d’être entièrement seul (…). Celui qui n’a pas le courage de la solitude n’a pas compris Jésus »

Amen

Méditation du jeudi 10 juin

« La foi : jeter, bondir et courir », autour de Marc 10, 46 à 52, par le pasteur Jean-François Breyne

Marc 10, 46 à 52

Tandis que Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule nombreuse, le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin. Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! »Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, prends pitié de moi ! ». Jésus s’arrête et dit :- « Appelez-le. » On appelle donc l’aveugle, et on lui dit : « Confiance, lève-toi ; il t’appelle. » L’aveugle jeta son manteau, bondit et courut vers Jésus. Prenant la parole, Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? ». L’aveugle lui dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin.